Nicolas détourne soudain son regard de l'écran, s'aperçoit que la nuit est tombée sur Montrouge, étire sa colonne jusqu'au moindre de ses os en tendant les bras vers son plafond dans un concert de craquements, puis se lève et va se servir un verre de jus d'orange, prendre un mikado qu'il plante dans sa bouche, avant de retourner s'asseoir devant son ordinateur, seule source lumineuse d'une chambre exigue, mais coquette.
Cela fait un bon mois à présent que le jeune homme chatte quasiment huit heures par jour, sept jours sur sept, avec Alice, sa délicieuse rencontre du Paris-Lille. Grâce aux bienfaits de l'ADSL, nombre de mp3, de mails tout bêtes ou au contraire longs et réfléchis, de prises de têtes et de fous rires se sont échangés entre la banlieue sud de Paris et son homnyme de l'est de Londres. Ce soir, le sujet du débat est la cuisine anglaise.
"- Je te dis que c'est pas possible de survivre là bas sans un pont aérien entre la France et l'Angleterre si t'es pas Anglais !
- Si je te le dis ! Ca fait 37 jours que je suis ici, je mange des sandwiches carrés au cheddar, de la gelly et des fish and chips ! Bon mes doigts engraissent un peu le clavier mais je suis toujours vivante !
- Oui mais ce que tu ne sais pas, c'est que la durée d'incubation est de 40 jours. Tu as des messages à faire parvenir à ta famille ?
- Loool"
Et ça repart sur le même rythme. Pour être honnête, Nicolas ne peux plus se passer de ces interminables discussions ; dès la sortie de boulot il ne sort plus, ne va plus nulle part si ce n'est devant son ordinateur, ou elle arrive vers 22h. Mais il a souvent un mail à lire d'elle qui l'attends dans sa boîte. Elle n'a pas tardé à trouver un job de serveuse dans un café près de Hyde Park. C'est pas facile, mais pas moins qu'à Paris puisque son anglais impeccable lui a évité un temps d'adaptation souvent rédhibitoire pour ce genre d'expérience. Elle a également trouvé un petit appart de 16 m² en périphérie de Londres, et se construit donc sa petite vie.
Et puis soudain, comme ça, en plein délire, une phrase apparaît dans la fenêtre Yahoo ; une phrase qui manque de peu de lui faire lâcher le reste de son Mikado :
"Et sinon les amours, ça va ?"
Nicolas, les mains dans les cheveux, ferme les yeux, respire un bon coup... et va remplir à nouveau son verre.

